Pascal : « Justice, force »

Posted by Après Cours | janvier 5, 2014 0

Justice, force.

Il est juste que ce qui est juste soit suivi ; il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi.

La justice sans la force est impuissante ; la force sans la justice est tyrannique.

La justice sans force est contredite, parce qu’il y a toujours des méchants. La force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force, et pour cela faire que ce qui est juste soit fort ou que ce qui est fort soit juste.

La justice est sujette à dispute. La force est très reconnaissable et sans dispute. Aussi on n’a pu donner la force à la justice, parce que la force a contredit la justice et a dit qu’elle était injuste, et a dit que c’était elle qui était juste.

Et ainsi, ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste.

Pascal, Pensées

Un bref commentaire de ce texte fameux :

Thème Ce texte porte sur la notion de « droit du plus fort ». Ce droit du plus fort possède une forme de légitimité rationnelle, il est fondé en raison, mais pas au sens où on l’entend habituellement.

Problématique : « Quelles sont les conditions qui rendent possible l’exercice durable du pouvoir ? »

N.B Le « pouvoir » ici renvoie au gouvernement d’un pays mais observons que ça pourrait sans doute fonctionner pour tout exercice d’une autorité quelle qu’elle soit : un coach d’une équipe de football, le chef d’une bande de voyous…

La thèse s’articule en deux moments : 1/ Deux éléments sont nécessaires, justice et force 2/ c’est la justice qui doit supléer la force, et non l’inverse.

I- Pour assurer la pérennité du pouvoir, il faut réunir la justice, d’une part, et la force d’autre part. 

Que l’un ou l’autre vienne à manquer, et le pouvoir est menacé. La force « brute » sans la justice est toujours contestée, ça ne peut pas marcher : si la force est arbitraire, on ne lui reconnaîtra aucune légitimité et elle ne pourra pas tenir très longtemps (Rousseau dit de son côté que « le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître »). A l’inverse, s’il n’y a que du soucis de justice et aucune force pour le soutenir, le résultat n’est guère plus enviable : elle sera également contestée (car il y a toujours des « méchants », des gens qui n’ont aucun égard pour la justice et qui n’en font qu’à leur tête). Il faut donc que force et justice soient réunis pour que ça marche.

II- Comment réunir ces deux éléments ?

Le texte est ici surprenant, il ne conclut pas comme on s’y attendrait qu’il faut commencer par être juste, et ensuite s’assurer d’avoir la force pour se faire respecter. Il conclut l’inverse : on a « rendu juste » ce qui était déjà fort parce que c’était beaucoup plus simple. Le texte apparaît ambigu parce qu’il passe du discours normatif (« il faut que… ») à l’analyse l’historique (« on a fait en sorte que », autrement dit « le fait est que…) – bref du droit au fait. Il y a le passage d’un ordre rationnel (« il est juste que le juste soit suivi ») à un autre ordre non moins rationnel (« il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi »). Ils sont tous les deux rationnels, seulement l’un est idéaliste (discours de la justice), l’autre réaliste (discours de la nécessité). Au nom de quoi privilégier le second sur le premier ?

En suivant le fameux principe pascalien de la « raison des effets » : autrement partir des effets pour déterminer les raisons en faveur de l’une ou l’autre solution d’un dilemme. Ici Pascal se livre au « renversement du pour au contre » :

– Moment 1 : l’ignorance totale laisse croire qu’un pouvoir est légitime (le pouvoir flatte et c’est suffisant pour satisfaire le peuple).

– Moment 2 : (premier renversement) un peu de lumière amène à considérer le pouvoir pour ce qu’il est : de l’esbroufe. Accéder à ce niveau de compréhension c’est compter parmi les « demi habiles ».

– Moment 3 : (second renversement) une réflexion approfondie sur la nature humaine et sur le plus grand des biens amène à considérer qu’il convient de placer la préservation de la paix civile au dessus de tout. On peut donc se résigner à obéir à un pouvoir désigné arbitrairement mais en n’en conservant pas moins une « idée de derrière la tête » : l’idée qu’on sait ce qu’il en est de la légitimité réelle des puissants et que c’est en toute connaissance de cause qu’on choisit de se ranger aux apparences.

Pensées complémentaires pour éclairer ce qui précède :

«  Le plus grand de tous les maux est les guerres civiles. Elles sont sûres, si on veut récompenser les mérites, car tous diront qu’ils méritent. Le mal à craindre d’un sot, qui succède par droit de naissance, n’est ni si grand, ni si sûr ». Pensées, B 313.

« Raison des effets. – Il faut avoir une pensée de derrière, et juger de tout par là, en parlant cependant comme le peuple. » Pensées, B 336.

«  Raison des effets. – Gradation. Le peuple honore les personnes de grande naissance. Les demi-habiles les méprisent, disant que la naissance n’est pas un avantage de la personne, mais du hasard. Les habiles les honorent, non par la pensée du peuple mais par la pensée de derrière. Les dévots qui ont plus de zèle que de science les méprisent, malgré cette considération qui les fait honorer par les habiles, parce qu’ils en jugent selon une nouvelle lumière que la piété leur donne. Mais les chrétiens parfaits les honorent par une autre lumière supérieure. Ainsi vont les opinions succédant du pour au contre, selon qu’on a de la lumière » Pensées, B 337.

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