Qu’est-ce qu’une ruine ?

Posted by Après Cours | janvier 2, 2016 0

 

L’idée de ruine recouvre deux sens, un sens propre et un sens figuré. Ce qui vient à l’esprit quand on évoque le sens figuré est très inquiétant : un investissement ruineux, c’est celui dans lequel, sans s’y attendre, on voit disparaître tout son argent. Et d’une manière générale, quand on dit de quelque chose “c’est une ruine !” c’est pour souligner – parfois avec un peu d’exagération jouée – toute chose dont on redoute qu’elle nous coûte bien plus cher que prévu. Par extension, la ruine est un synonyme de destruction – on l’entend bien dans l’exclamation du partenaire délaissé : “tu as ruiné ma vie !” ou dans l’amertume de celui qui a commis une faute professionnelle : “cette affaire a ruiné ma carrière”.

Au sens propre, la ruine désigne un vestige qui a survécu à l’épreuve du temps et qui peut témoigner d’une certaine splendeur passée. La ruine se pare alors de qualités plus positives : elle peut être considérée comme un bel ouvrage – pour preuve, on voit dans bien des salons (pas toujours de bon goût) des fausses colonnes, pseudo vestiges de quelque temple improbable.

C’est alors qu’apparaît un curieux paradoxe : alors qu’au sens figuré la ruine renvoie à une irrépressible aspiration vers le néant, au sens propre, elle désigne à l’inverse ce qui, justement, a échappé à l’anéantissement. Comment alors un même mot peut-il ainsi renvoyer à une chose et son contraire ?

I- La ruine, destruction ou survivance ?

1/ Au sens figuré : une inquiétante aspiration vers le vide

– La ruine, c’est quand il ne reste vraiment rien du tout. Cf. “Un champ de ruine”
– La ruine n’est pas un état statique : c’est une dynamique destructrice. Une sorte de spirale infernale.
– La ruine emporte tout sur son passage. Pas seulement l’avoir (ce qu’on possède) mais aussi l’être même (ce qu’on est). La ruine fait de nous des êtres ruinés.

2/ Au sens propre : une étonnante résistance au temps.

– La ruine est ce qui a échappé au chaos et/ou à l’usure du temps. Ex. à Pompéi, une ville entière “survit” à travers les siècles.
– La ruine semble aussi indestructible que la pierre dont elle est faite. Elle renvoie à l’idée d’éternité.
– C’est que la ruine n’est pas simplement vestige. Une simple usine désaffectée n’est pas (encore) une ruine. Une ruine est davantage que ce qui a simplement échappé à la destruction.

3/ Faut-il vraiment opposer le sens 1 au sens 2 ? La poésie de la ruine ne vient-elle pas justement de ce singulier mélange entre être et néant ?

II- Le pouvoir poétique de la ruine

1/ Le sens figuré de la ruine n’évacue pas l’idée de survivance

– Dire d’un homme qu’il est pauvre ce n’est pas la même chose que dire qu’il est ruiné. Derrière la pauvreté présente, nous faisons apparaître la richesse passée.
– La ruine désigne donc moins ce qui est que ce qui a été.
– Le propre de la ruine est alors de laisser un espace, un vide à combler par la mémoire et/ou par l’imagination.
– Il y a une expérience derrière chaque ruine, un apprentissage, une mémoire. C’est ce qui fait que la ruine n’est jamais entièrement négative, qu’elle ne nous plonge pas dans un néant complet.

2/ Le sens propre de la ruine n’évacue pas l’idée de destruction

– Derrière chaque vestige on discerne encore la splendeur passée.
– Une pierre n’est jamais une simple pierre, elle porte en elle tout ce qu’elle a été.
– La ruine est une métaphore – elle nous transporte littéralement vers une autre époque, elle nous fait voyager dans l’imaginaire.

3/ La ruine comme activateur de l’imagination

– La ruine agit comme un symbole : sur une face on voit ce qui est, sur l’autre ce qu’on projette par nous-même
– Mais cette projection n’est pas libre : c’est la ruine elle-même qui construit et guide le récit imaginaire, tel le voyageur à Pompéi ou dans une ville fantôme du Far-west. Ici un ancien saloon, là une maison d’un riche propriétaire…
– De là la prédilection des romantiques pour les ruines. Quand ils y voient une allégorie de leur propre vie, une certaine nostalgie d’une splendeur passée, peut-être une complaisance.

Sur ce point, on peut consulter cette analyse éclairante.

La limite de cette analyse : la ruine est toujours vue pour quelque chose d’autre qu’elle-même. Ce n’est pas vraiment elle qu’on regarde, mais ce qu’elle témoigne de ce qui a été. Comment alors regarder authentiquement une ruine ? Qu’exprime-t-elle par elle-même ?

III- La ruine exprime l’inexorable

1/ Au sens propre, la ruine est d’abord l’oeuvre du temps
– Il n’y pas de ruine là où il y a une intervention humaine
– Si la ruine était un ouvrage, le véritable architecte serait la nature, à laquelle l’homme aurait laissé sa place. Ce qui fait la ruine, c’est la lente action de la nature sur un ouvrage humain.

2/ Au sens figuré… aussi !
– La ruine évoque un processus inéluctable contre lequel aucune intervention humaine ne peut rien. L’oeuvre du destin, d’une mécanique infernale. La ruine est un processus tragique : il est nécessaire d’intervenir mais impossible de le faire.
– Une ruine est une dépossession. Toute ruine est d’abord ruine du sujet.

3/ La ruine comme symbole de la finitude humaine. La beauté paradoxale de la ruine, serait-ce l’ultime acquiescement à l’inexorable ?

“Tous les hommes ont un secret attrait pour les ruines. Ce sentiment tient à la fragilité de notre nature, à une conformité secrète entre ces monuments détruits et la rapidité de notre existence. Il s’y joint en outre une idée qui console notre petitesse, en voyant que des peuples entiers, des hommes quelquefois si fameux, n’ont pu vivre cependant au delà du peu de jours assignés à notre obscurité.“ Chateaubriand, Génie du Christianisme, III, v,3.

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