Synthèse : matière et esprit

Posted by Après Cours | février 5, 2015 1

Introduction

La vision classique de la matière et de l’esprit est le dualisme : ce sont deux substances différentes, qui interagissent ou non. Cependant, cette vision est contestée par le monisme, en particulier par le matérialisme et l’idéalisme qui s’opposent. Finalement, on peut s’interroger également sur les autres orientations du dualisme et sur ses applications morales.

I- Matière et esprit : le dualisme classique

A- Définitions

1/ Matière et esprit

La matière et l’esprit sont deux éléments qui s’opposent dans la composition de l’être humain et du monde.

La matière désigne tout phénomène qui peut faire l’objet d’une observation sensible (toucher, sentir, voir) et qui existe indépendamment de notre conscience.

L’esprit désigne au contraire une réalité insensible (invisible, inodore) et qui est immédiatement présente à nous.

2/ Dualisme contre monisme

Au sujet de la matière et de l’esprit, deux conceptions principales s’opposent. Le dualisme affirme que la division de la réalité entre matière et esprit est irréductible.

Le dualisme est une doctrine philosophique qui affirme la séparation de la matière et de l’esprit. Les phénomènes mentaux possèderaient des caractéristiques qui sortent du champ physique.

Le premier adepte célèbre du dualisme est Platon : il existe une discontinuité entre le monde sensible et le monde des Idées. Dans son dialogue Phédon, il formule sa conception des Formes (Idées) éternelles en tant que substances immatérielles dont les objets que nous percevons ne sont que les ombres. Les Formes sont des concepts universels rendant intelligible l’ensemble du monde.

Par exemple, Socrate et Platon sont tous les deux des hommes, et ils sont le reflet matériel de l’Idée d’« homme ».

On oppose au dualisme le monisme, qui affirme l’existence d’une seule réalité.

Le monisme est une notion philosophique fondée sur la thèse que le monde entier est constitué d’une seule substance. Il s’oppose donc au dualisme, qui sépare monde matériel et monde spirituel.

Au sein du monisme, on retrouve trois tendances :

Le matérialisme (tout est matière)
L’idéalisme (tout est esprit)
La vision d’une unique substance qui ne soit ni matérielle ni idéale.

B- Le dualisme cartésien

1/ Corps et âme

Pour Descartes, la matière est radicalement opposée à l’esprit. Il a donc une conception dualiste de l’homme, qui a un corps et une âme.

Âme et corps (ou esprit et matière) sont deux substances qui peuvent exister indépendamment l’une de l’autre. Par exemple, Dieu est pur esprit et les animaux sont des corps sans esprit.

Cependant, la spécificité de l’homme est d’être à la fois matière et esprit. Son corps est purement mécanique, comme les autres êtres vivants qui ne sont que matière (c’est la théorie des animaux-machines). Cependant, l’âme est le propre de l’homme : elle différencie l’homme de l’animal et donc de la machine.

L’âme est une substance donc l’attribut essentiel est la pensée (la conscience).
Le corps est une substance dont l’attribut essentiel est l’étendue (car il occupe de l’espace).
Un esprit ne peut pas occuper un espace et un corps ne peut pas penser.

2/ L’unité du sujet

Il ne faut surtout pas voir ce dualisme comme une désunion du sujet. Le sujet tel que le voit Descartes est profondément unifié : il n’est ni âme, ni corps, mais homme. C’est précisément cette union qui fait toute la spécificité de l’homme par rapport au reste du monde. Dans ses Méditations métaphysiques, Descartes dit ainsi : « Je ne suis pas seulement logé dans mon corps comme un pilote en son navire ».

« L’âme de l’homme est réellement distincte du corps, et toutefois [……] elle lui est si étroitement conjointe et unie qu’elle ne compose que comme une même chose avec lui. »
Méditations métaphysiques, Descartes, 1641

Une question s’impose donc : comment le corps et l’âme interagissent-ils ? Descartes en donne une réponse physique. Il y aurait dans le corps un lieu qui permet cette interaction, et qui se nomme “la glande pinéale”.

Aujourd’hui, on peut voir dans les phénomènes « psychosomatiques » (psychè = esprit; soma = corps)  la manifestation de cette interdépendance entre l’esprit et le corps. C’est ainsi que l’on qualifie par exemple une démangeaison due à un stress psychique ou, inversement, une dépression due à une grande fatigue du corps.

II- L’opposition entre matérialisme et idéalisme

A/ Le matérialisme

La matérialisme peut signifier que l’esprit n’est qu’une propriété de la matière ou même que l’esprit n’est que matière. Une première hypothèse à l’encontre du dualisme serait : tout est matière ou tout dépend de la matière. La pensée ne serait donc que le produit d’un organe matériel, le cerveau. Il n’y a pas d’âme immortelle et indépendante du corps.

Le matérialisme implique trois idées :

La matière produit l’esprit, et on n’a jamais vu d’esprit sans matière.
La matière existe en-dehors de tout esprit, ayant une entité qui lui est particulière (ce ne sont pas nos idées qui créent les choses mais les choses qui nous donnent nos idées).
Nous sommes capables de connaître le monde.

On peut relier le matérialisme au mécanisme. Au XVIIe siècle, le mécanisme cartésien entend expliquer la nature par les seuls mouvements de la matière (seul l’homme fait exception). On compare le monde à une machine où tout s’explique par transmission de mouvements, à la façon d’un automate fait de rouages et de tuyaux. Cependant, dans le mécanisme cartésien, Dieu est à l’origine du mouvement donné à la machine, alors que certains matérialismes nient l’existence de Dieu.

B- L’atomisme, une forme de matérialisme

1/ L’atomisme antique
L’atomisme antique est représenté par Démocrite, Épicure et Lucrèce. C’est d’abord une théorie physique selon laquelle l’univers est formé par la combinaison mécanique et fortuite d’atomes.

Dans cette conception du monde, l’âme est faite d’atomes particulièrement subtils. L’âme (anima), qui est un principe de vie et de sensibilité animale, ainsi que l’esprit (animus), qui est l’intelligence propre à l’homme, sont tous les deux composés d’atomes très fins. L’esprit est donc matériel et meurt en même temps que le corps. Épicure et Lucrèce nient l’immortalité de l’âme ainsi que l’idée d’un Dieu immatériel.

De plus, la matière s’organise elle-même, au hasard, sans l’aide d’un esprit transcendantal : il n’existe donc dans la nature aucune providence, aucune divinité, aucune finalité.

2/ La renaissance de l’atomisme

L’atomisme renaît à l’époque de Descartes, au XVIIe siècle. Un mathématicien et philosophe contemporain, Pierre Gassendi, reprend l’atomisme antique et invente le terme de molécule, pour désigner les agrégats d’atomes. Ces molécules sont « les semences ces choses » : elles forment tout élément de l’univers.

Au XVIIIe siècle, le philosophe français La Mettrie révolutionne encore la notion de matière et d’esprit. Il étend en effet la théorie de l’animal-machine à l’homme-machine. Dans sa conception absolument mécaniste du corps humain, la pensée serait une simple propriété de la matière corporelle (L’Homme-Machine, 1748).

« Je crois la pensée si peu incompatible avec la matière organisée qu’elle semble en être une propriété, telle que l’électricité, la faculté motrice, l’impénétrabilité, l’étendue, etc. »
L’Homme-Machine, La Mettrie, 1748

C/ L’idéalisme

1- Tout est esprit

La deuxième hypothèse est inverse : tout est esprit. L’idéalisme affirme en effet le primat de l’esprit sur la matière. À l’idéalisme se rattachent des philosophes très divers, tels que Platon, Berkeley et Hegel.

On peut voir l’idéalisme comme l’idée que l’esprit domine la matière. En ceci, le dualisme de Platon est idéaliste : il existe deux principes distincts (matière et esprit) mais c’est l’esprit qui domine la matière. L’Idée n’est pas présente dans le monde, elle se trouve dans un lieu que seul l’esprit peut atteindre. Si le sensible a une réalité, c’est uniquement parce qu’il participe à cette réalité suprême des Idées. Un bel objet n’est beau que parce qu’il participe de l’Idée de Beau.

2- L’immatérialisme de Berkeley

Au début du XVIIIe siècle, l’évêque anglais Berkeley entreprend de combattre les explications matérialistes et athées du monde. Il pousse donc l’idéalisme à son extrême en niant l’existence même de la matière.

L’idéalisme originaire des religions affirmait que Dieu avait créé le monde réel et donc que celui-ci existait en-dehors de nous. Mais l’idéalisme immatérialiste de Berkeley veut prouver que seul l’esprit existe, la matière étant un produit fabriqué par notre pensée.

La thèse principale de Berkeley est résumée par la célèbre phrase : « exister, c’est être perçu ». Cela signifie que tout ce qui semble nous entourer n’a en fait pas de réalité matérielle en-dehors de notre esprit : le monde n’existe que dans nos représentations.

Cependant, Berkeley admet que l’esprit serait incapable de créer entièrement ces idées (et d’ailleurs il n’en fait pas ce qu’il veut, ce qui serait le cas s’il les créait). C’est donc un autre esprit plus puissant qui en est le créateur, Dieu, qui nous impose l’idée du monde.

« Exister c’est être perçu. » (Esse est percipi)
Principes de la connaissance humaine, Berkeley, 1710

III- Orientations et applications du dualisme matière-esprit

A- Une autre conception du monisme

1/ Le monisme de Spinoza

Le dualisme matière-esprit a été remis en cause par le monisme, en particulier par le matérialisme et l’idéalisme. Cependant, il existe une troisième conception du monisme. Elle repose aussi sur l’idée que l’univers entier est composé d’une unique substance, mais dans ce cas cette substance n’est ni matérielle ni idéale. On conteste ainsi la distinction entre matière et esprit.

Alors que Descartes affirme que la matière et l’esprit sont deux substances différentes, Spinoza soutient clairement que « l’esprit est l’idée du corps » (Éthique, 1677). Il n’existe pas deux substances mais une seule, qui possède cependant une infinité d’attributs. Cette substance est « Deus sive Natura » (Dieu ou la Nature, qui sont équivalents).

2/ L’immanentisme

A l’origine du monisme de Spinoza, on peut voir un panthéisme ou un immanentisme.

Le panthéisme est une doctrine philosophique selon laquelle Dieu est tout. L’immanentisme est une doctrine philosophique qui rejette la transcendance et affirme l’immanence de Dieu à la nature, c’est-à-dire qu’il est contenu dans le monde réel.

L’immanentisme de Spinoza s’oppose au dualisme de Descartes. Le corps et l’esprit, et plus généralement le matériel et le spirituel, font tout simplement partie de Dieu. Dieu n’est pas en dehors de l’univers, ni au-dessus, ni à côté : il se trouve à la source de l’univers, il en est la substance et le moteur.

B/ La validation scientifique du matérialisme

1/ Les neurosciences cognitives

Aujourd’hui, le matérialisme est très influent et semble validé par certaines pratiques, comme les neurosciences cognitives qui se développent au XXe siècle.

Les neurosciences étudient scientifiquement le cerveau et le système nerveux. Les sciences cognitives étudient ce qui relève des mécanismes de la pensée. A la rencontre de ces deux disciplines, dans les neurosciences cognitives, on étudie donc les liens entre les mécanismes biologiques et la pensée.

Les neurosciences cognitives sont l’étude des mécanismes neurobiologiques qui sous-tendent la cognition (perception, motricité, langage, mémoire, raisonnement, émotions, etc.). En effet, les états psychiques sont vus comme des états et processus cérébraux : on explique l’esprit par la chimie du cerveau. On découvre des liens très étroits entre phénomènes mentaux et phénomènes neurologiques, même si la nature de leurs relations reste difficile à déterminer.

2/ La neuropsychologie

Parmi les neurosciences, on peut citer notamment la neuropsychologie qui offre des exemples saisissants de l’influence des phénomènes cérébraux (donc matériels) sur les l’esprit. La neuropsychologie étudie les conséquences des lésions cérébrales sur le comportement.

L’un des cas les plus célèbres, étudié dans les années 1950, est celui d’un homme surnommé HM. Lors d’une opération chirurgicale, on lui avait retiré les deux hippocampes du lobe temporal de son cerveau (afin d’entériner ses crises d’épilepsie). Des chercheurs montrèrent alors que cette opération avait entraîné des troubles de la mémoire chez le patient, qui était devenu amnésique antérograde (c’est-à-dire inapte à mémoriser toute nouvelle information au-delà de quelques dizaines de secondes). De tels travaux montraient que l’esprit était directement soumis à l’organe matériel du cerveau.

C/ Un choix de valeurs éthiques

Une autre application du dualisme matière-esprit peut se faire dans la morale ou l’éthique. Doit-on préférer les biens matériels, comme les « matérialistes » ou les idéaux de l’esprit, comme les « idéalistes » ?

En effet, le matérialisme peut aussi être défini comme une manière de vivre ou un état d’esprit orienté vers la recherche des satisfactions matérielles (les plaisirs comme le corps, l’argent, les plaisirs gustatifs, etc.). Au contraire, l’idéalisme privilégie les plaisirs de l’esprit (comme la science, l’art, la philosophie, etc.).

Le lien est ambigu entre le matérialisme métaphysique et le matérialisme moral. Par exemple, la philosophie d’Épicure était bien matérialiste (au sens métaphysique) : tout est matière, tout est atomes. Mais, aujourd’hui, on a tendance à confondre les termes « épicurien » et « matérialiste » (au sens moral). Au Moyen-Âge, on caricaturait ainsi les épicuriens en les qualifiant de « pourceaux d’Épicure ». Pourtant, la philosophie d’Épicure préconise une grande rigueur morale : il faut considérer uniquement les désirs naturels et nécessaires (de l’eau, de la nourriture simple, de l’amitié). Il est donc erroné de qualifier d’épicurien quelqu’un qui ne songe qu’au plaisir matériel. Le matérialisme métaphysique n’est pas forcément lié au matérialisme moral.

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