Kant : « L’insociable sociabilité »

Posted by Après Cours | février 5, 2015 0

« Le moyen dont la nature se sert pour mener à bien le développement de toutes ses dispositions est leur antagonisme au sein de la Société, pour autant que celui-ci est cependant en fin de compte la cause d’une ordonnance régulière de cette Société.

J’entends ici par antagonisme l’insociable sociabilité des hommes, c’est-à-dire leur inclination à entrer en société, inclination qui est cependant doublée d’une répulsion générale à le faire, menaçant constamment de désagréger cette société. L’homme a un penchant à s’associer, car dans un tel état, il se sent plus qu’homme par le développement de ses dispositions naturelles. Mais il manifeste aussi une grande propension à se détacher (s’isoler), car il trouve en même temps en lui le caractère d’insociabilité qui le pousse à vouloir tout diriger dans son sens ; et, de ce fait, il s’attend à rencontrer des résistances de tous côtés, de même qu’il se sait par lui-même enclin à résister aux autres. C’est cette résistance qui éveille toutes les forces de l’homme, le porte à surmonter son inclination à la paresse, et, sous l’impulsion de l’ambition, de l’instinct de domination ou de cupidité, à se frayer une place parmi ses compagnons qu’il supporte de mauvais gré, mais dont il ne peut se passer […]. Sans ces qualités d’insociabilité, peu sympathiques certes par elles-mêmes, source de la résistance que chacun doit nécessairement rencontrer à ses prétentions égoïstes, tous les talents resteraient à jamais enfouis en germes, au milieu d’une existence de bergers d’Arcadie, dans une concorde, une satisfaction et un amour mutuels parfaits ; les hommes, doux comme les agneaux qu’ils font paître, ne donneraient à l’existence guère plus de valeur que n’en a leur troupeau domestique ; ils ne combleraient pas le néant de la création en considération de la fin qu’elle se propose comme nature raisonnable. Remercions donc la nature pour cette humeur peu conciliante, pour la vanité rivalisant dans l’envie, pour l’appétit insatiable de possession ou même de domination. Sans cela toutes les dispositions naturelles excellentes de l’humanité seraient étouffées dans un éternel sommeil. L’homme veut la concorde, mais la nature sait mieux que lui ce qui est bon pour son espèce : elle veut la discorde. Il veut vivre commodément et à son aise ; mais la nature veut qu’il soit obligé de sortir de son inertie et de sa satisfaction passive, de se jeter dans le travail et dans la peine pour trouver en retour les moyens de s’en libérer sagement. »

« Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique » (1784), in La Philosophie de l’histoire (Opuscules), trad. Stéphane Piobetta, Aubier, Paris 1947, pp. 64-66

Laisser une réponse

Autres articles sur ce thème : Textes commentés

Huit éclairages sur l’allégorie de la caverne

Posté le Déc 7, 2014 dans Textes commentés | Pas de réponses

Pascal : « Justice, force »

Posté le Jan 5, 2014 dans Textes commentés | Pas de réponses

Ces articles pourraient aussi vous intéresser :

Rousseau : les termes du contrat social

Posté le Fév 7, 2016 dans Textes | Pas de réponses

Marx : la critique des droits de l’homme

Posté le Fév 7, 2016 dans Textes | Pas de réponses

Rousseau : « la force ne fait pas droit »

Posté le Fév 7, 2016 dans Textes | Pas de réponses

Spinoza : « La fin de l’État est la liberté. »

Posté le Sep 15, 2015 dans Textes | Pas de réponses