Kant : “Le genre humain doit-il être considéré comme une race bonne ou mauvaise ?”

Posted by Après Cours | février 5, 2015 0

« S’agit-il maintenant de savoir si le genre humain (qui, lorsqu’on l’envisage comme une espèce d’êtres terrestres raisonnables, par comparaison avec ceux qui pourraient habiter d’autres planètes, comme une mul­titude de créatures sorties d’un Démiurge, peut être aussi appelé une race) doit être considéré comme une race bonne ou mauvaise, il faut avouer alors qu’il n’y a pas là de quoi se vanter. Quiconque cependant fera attention à la conduite des hommes, non simplement dans l’histoire ancienne, mais encore dans la mo­derne, ne sera pas souvent tenté de jouer la misan­thropie d’un Timon dans ses jugements ; il sera bien plus porté à prendre le rôle plus vrai de Momus, et trouvera plus de folie que de méchanceté dans le trait caractéristique de notre espèce. Mais comme la folie jointe à un linéament de méchanceté (ce qui la fait alors appeler sottise) est manifeste dans la physiono­mie morale de notre espèce, il résulte assez clairement déjà de ce qu’elle cache une grande partie de ses pen­sées, comme tout homme prudent s’y croit obligé, que chacun dans notre race se trouve persuadé de la né­cessité d’être sur ses gardes et de ne pas se laisser voir entièrement tel qu’il est ; ce qui déjà trahit le penchant de notre espèce à être mal intentionné à l’égard d’autrui.

Il pourrait bien se faire qu’il y eût sur quelque au­tre planète des êtres qui seraient dans la nécessité de penser tout haut, c’est-à-dire qui, dans l’état de veille et de sommeil, seuls ou en société, ne pourraient avoir de pensées qu’à la condition de les exprimer aussitôt. Quelle différence n’en résulterait-il pas dans la con­duite de ces êtres, comparée à celle que nous tenons à l’égard les uns des autres ? S’ils n’étaient pas tous d’une pureté angélique, on ne voit pas comment ils pourraient s’aborder, comment ils pourraient avoir quelque estime l’un de l’autre, et se supporter mutuellement. — Il entre donc déjà dans la com­position primitive dune créature humaine, dans la notion de son espèce, de chercher à connaître les pen­sées des autres et de cacher les siennes propres ; belle qualité, qui ne manque pas de s’élever insensible­ment de la dissimulation à la feinte calculée, et enfin jusqu’au mensonge. Ce serait donc une caricature de notre espèce, caricature qui ne porterait pas seulement à s’en rire de bon cœur, mais encore à la mépriser dans ce qui la caractérise, et forcerait de convenir que cette race d’êtres raisonnables de notre monde ne mérite pas une place d’honneur entre tous les autres (qui nous sont inconnus), si ce jugement défavorable même ne prouve pas une disposition morale en nous, une imitation innée de la raison à combattre cette in­clination, par conséquent à présenter l’espèce humaine comme mauvaise, mais comme formée d’êtres raison­nables destinés à s’élever, malgré les obstacles et par de continuels efforts, du mal au bien. La volonté est donc généralement bonne, mais l’accomplissement en est rendu difficile, parce que la fin à atteindre peut l’être non par le libre accord des particuliers, mais seu­lement par l’organisation progressive des citoyens du globe en une espèce et pour l’espèce systématique­ment, c’est-à-dire cosmopolitiquement unie dans tous ses membres. »

Emmanuel Kant, Anthropologie du point de vue pragmatique – 1798

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