Kant, les Idées esthétiques, Angelin Preljocaj et… les publicitaires d’Air France.

Posted by Après Cours | décembre 10, 2014 0

D’où vient l’émotion provoquée par ce porté fameux issu d’une chorégraphie d’Angelin Preljocaj (Le Parc, 1994, pour le ballet de l’Opéra national de Paris) sur un concerto pour piano (n°23) de Mozart ? Pas seulement de l’exécution sublime d’Aurélie Dupont et Manuel Legris, même si elle y est sans doute pour beaucoup.

Film L’Envol (réalisation Angelin Preljocaj)

Les émotions esthétiques ont cela de paradoxal qu’il semble qu’on ne puisse jamais rien en dire de définitif. Mais qu’inversement on ne puisse jamais cesser d’y revenir, d’y réfléchir, de commenter, pour soi ou pour d’autres, de tenter d’extraire un sens qui paraît inépuisable. D’y retrouver une forme de vérité. Une forme d’accord. Un accord entre soi et…

Et quoi ?

Tout paraît avoir une fin et pourtant ça n’en a guère. L’oeuvre a la forme même de la finalité… mais sans fin. Tout se passe comme si l’oeuvre avait une fin. Comme si elle était faite pour… pour quoi ? Elle ne nous dit littéralement rien… et pourtant elle nous parle.  Elle ne nous enseigne rien… et pourtant nous en apprenons quelque chose.

Quelque chose, mais quoi ?

Elle nous donne à penser, indéfiniment. Nous pouvons attraper quelques bribes de sens. Sans prétendre l’épuiser. En s’y prenant avec précaution. Des mots pour décrire l’émotion d’une oeuvre ? Soit. Tentons. Même si nous pressentons qu’il n’y aurait qu’une autre oeuvre pour pouvoir évoquer cette oeuvre. Que l’art seul devrait pouvoir répondre à l’art.

Nous pouvons tenter de « mettre des mots », comme dit l’expression. Harmonie. Quiétude. Elégance. Envol. Hauteur. Amour. Confiance. Abandon. Confiance aveugle, totale, définitive. Aurélie s’en remet à Manuel. C’est lui son socle, son support, son ancre. C’est elle son moteur, son accélérateur, son étendard… et son équilibre. Sans Manuel, Aurélie reste à terre. Sans Aurélie, Manuel aussi reste à terre. L’Envol, c’est à deux, pour deux.

La destination de cet envol ? Il n’y a pas de destination. La destination, c’est un endroit entre ciel et ciel. Autrement dit nulle part. Nulle part ailleurs que dans l’envol même. Le lieu, c’est le mouvement. Voilà la danse, voila la grâce même : elle nous emmène chez elle. Entre ciel et ciel. Nulle part dans l’espace. Et nulle part dans le temps.


Interview du chorégraphe / réalisateur

Il faut (parfois) que les publicitaires aient du talent, pour deviner la puissance d’une telle oeuvre mise au service de la marque. Comment dire mieux la confiance, comment dire mieux l’abandon, de voyageurs qui se confient à une compagnie aérienne, qui lui confient leur vie et celle de leurs proches ?

Comment dire mieux, aussi, le fantasme ultime des entreprises d’aujourd’hui, d’une relation plus forte avec leurs clients, une relation exclusive, sereine, pérenne… La « relation-client » est devenue la plus grande affaire de l’entreprise : ça doit être elle, et elle seulement, et elle toujours, à l’exclusion de toutes les autres. Etre en mesure de nouer et de cultiver une telle relation, c’est exactement la mission de ce qu’on appelle une marque. Et c’est naturellement la condition de sa survie.

Passion de l’entreprise pour son client, depuis si longtemps son « roi ». Fantasme que cet accord soit réciproque. On tente de le charmer en lui parlant d’amour, comme on le faisait autrefois par le biais des billets doux. Aujourd’hui comme hier, les puissants en confient la rédaction aux meilleures plumes : Angelin Preljocaj s’est transformé ici, comme tant d’autres avant lui, de Ronsard à Cyrano, en poète de cour.

De Preljocaj à l’esthétique kantienne

On s’appuiera sur l’extrait ci-dessus (ou sur tout autre extrait d’oeuvre connue et appréciée) pour appréhender ces quelques principes de la théorie kantienne du jugement de goût :

« Ce qui est simplement subjectif dans la représentation d’un objet, c’est-à-dire ce qui constitue sa relation au sujet et non à l’objet, c’est sa nature esthétique. » Critique de la faculté de juger. Introduction VII.

« Le goût est la faculté de juger d’un objet ou d‘un mode de représentation sans aucun intérêt, par une satisfaction ou une insatisfaction. On appelle beau l’objet d’une telle satisfaction. » §5

« Le goût est la faculté de juger du beau. »

« Le beau est ce qui est représenté sans concept comme objet d’une satisfaction universelle. » Ibid. § 6

« Est beau ce qui plaît universellement sans concept. » §6

« Lorsqu’il s’agit de ce qui est agréable, chacun consent à ce que son jugement, qu’il fonde sur un sentiment personnel et en fonction duquel il affirme d’un objet qu’il lui plaît, soit restreint à sa seule personne. (…) Ce serait folie que de discuter à ce propos, afin de réputer erroné le jugement d’autrui, qui diffère du nôtre, comme s’il lui était logiquement opposé ; le principe : « A chacun son goût » (s’agissant des sens) est un principe valable pour ce qui est agréable.

Il en va tout autrement du beau. Il serait (tout juste à l’inverse) ridicule que quelqu’un, s’imaginant avoir du goût, songe en faire la preuve en déclarant : cet objet (…) est beau pour moi. Car il ne doit pas appeler beau, ce qui ne plaît qu’à lui. (…) lorsqu’il dit qu’une chose est belle, il attribue aux autres la même satisfaction ; il ne juge pas seulement pour lui, mais pour autrui et parle alors de la beauté comme si elle était une propriété des choses. » Ibid. § 7

« La beauté est la forme de la finalité d’un objet, en tant qu’elle est perçue en celui-ci sans représentation d’une fin » Ibid. §17

« Une idée esthétique est une représentation de l’imagination qui donne à penser, sans qu’aucun concept ni aucun langage ne la rende intelligible ni ne l’exprime complètement. »

N.B Le site Idixa propose une belle (et brève) description de ces Idées esthétiques, « intuitions intérieures qui tendent vers quelque chose qui se situe au-delà de l’expérience » et par lesquelles l’imagination déborde littéralement la faculté des concepts.

Pour aller plus loin :

Simone Manon (philolog.fr) fournit, comme souvent, une introduction brève et limpide aux principaux concepts de l’esthétique kantienne.

Pour les élèves qui préfèrent l’écoute à la lecture (tout en prenant des notes, bien sûr !) France Culture a consacré quatre épisodes de l’émission « Les chemins de la connaissance » à la Critique de la Faculté de Juger. Chaque émission dure 50 minutes. On privilégiera la deuxième émission, qui, avec pour invité Luc Ferry, se pose la question du jugement de goût et la troisième, avec Jacques Darriulat, consacrée aux Idées esthétiques. On laissera de côté pour le moment la première émission – passionnante mais très théorique – et on réservera l’étude de la quatrième, qui s’interroge sur le lien entre esthétique et morale, pour un peu plus tard dans l’année.

Évelyne Buissière propose sur lettres-et-arts.net une introduction assez fournie à l’esthétique de Kant. Certains passages sont un peu exigeants mais il semble qu’on puisse, pour une première découverte, passer outre pour saisir l’intention d’ensemble.

Enfin Idixa propose plusieurs cheminements à travers les critiques kantiennes. Celui qui concerne l’esthétique est consistant mais également plus exigeant que les précédents.

 

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