Kant: la raison comme faculté des Idées

Posted by Après Cours | décembre 8, 2014 0

I- Du scepticisme au criticisme : Kant

A- La révolution copernicienne

Kant tiré de son « sommeil dogmatique » par Hume. Critique de la raison par la raison : la raison doit limiter ses prétentions à connaître. Elle doit reconnaître sa propre finitude : le fait que toute connaissance commence avec l’expérience, qu’on ne peut connaître au-delà de ce qui passe par nos sens (à la différence d’un être infini (Dieu) qui lui n’aurait pas besoin d’avoir recours aux sens pour connaître le monde).  En d’autres termes, la raison reconnaît qu’elle n’a accès qu’à la connaissance des phénomènes, pas des choses telles qu’elles sont en elles-mêmes.

La philosophie doit alors opérer une révolution similaire à la révolution qu’a opéré Copernic dans le domaine de l’astronomie. Elle se concentre non plus sur les objets traditionnels de la Métaphysiques (Dieu, le monde, la liberté…) mais sur le sujet lui-même, sur ses propres capacités à accéder à la connaissance. « Que puis-je savoir ? » devient la question fondamentale de la théorie de la connaissance.

B- Déterminer ce qui rend possible l’élaboration d’une connaissance

Nous pouvons alors connaître a priori (c’est à dire indépendamment de toute expérience) des phénomènes « ce que nous y mettons nous-mêmes », à savoir l’ensemble des conditions qui rendent la connaissance possible – ce que Kant appelle le transcendental. De là l’analytique que propose la Critique de la Raison pure, qui vise à déduire exhaustivement l’ensemble de ce qui rend possible la connaissance et qui constitue une véritable « cartographie de la raison ».

II- De la connaissance à la réflexion

A- La raison comme faculté des Idées

Si les objets traditionnels de la Métaphysique (Dieu, la liberté, le Monde, l’âme etc.) sont désormais hors du champ de la connaissance, ils ne sont pas hors du champ de la pensée. Ce que la raison ne peut plus prétendre connaître (ce qui ne peut plus être pour elle un objet de connaissance), elle peut (et doit) néanmoins le penser. Les objets de la Métaphysique deviennent des objets de réflexion, autrement dit des Idées. Ils font l’objet d’une modalité spécifique du jugement : le jugement dit « réfléchissant ».

B – « Tout se passe comme si » : jugement réfléchissant vs jugement déterminant

Le jugement déterminant est le type de jugement auquel nous recourons pour caractériser une chose. Nous partons d’une loi générale qui est connue et nous la rapportons à un objet particulier. Il se compose d’un sujet et d’un prédicat, reliés ensemble par une copule (« est »), c’est à dire un connecteur logique. « Le ciel est bleu » est un jugement déterminant : il accole au sujet (ciel) une détermination (bleu) par le moyen de la copule (« est »).

Que fait le jugement réfléchissant ? Il s’interdit d’être si direct. Par exemple si le jugement selon lequel « les yeux » (sujet) « sont » (copule) « les organes par lesquels je peux voir » (prédicat) est correct, le jugement « si j’ai des yeux, c’est pour voir » ne l’est pas : il présuppose une finalité dans la présence des yeux que la stricte observation ne me permet pas de déduire. Du fait que je constate que j’ai des yeux et que les yeux me permettent de voir, je ne peux pas, en toute rigueur, déduire le fait que « si j’ai des yeux, c’est pour voir ». Je présupposerais que l’homme, dans sa composition organique, répond à un projet (de la nature, de Dieu etc.). Or, cela, je n’ai aucun moyen de le savoir – même si j’éprouve le plus grand mal à m’empêcher de le penser.

La solution kantienne consiste à utiliser le jugement réfléchissant. Lorsqu’on passe du général au particulier, comme en science ou en logique, le jugement est déterminant. La loi est donnée avant l’exemple. Au contraire, quand on passe du particulier au général, comme dans le discours sur l’art, c’est l’exemple qui précède : il permet de découvrir la loi dans son unicité. Autrement dit lorsque le jugement déterminant subsume un particulier sous un concept général, le jugement réfléchissant – celui qui littéralement met en branle la réflexion – part du particulier qui seul est donné pour concevoir un général, qui n’est pas donné, mais conçu par les seuls moyens de la réflexion.

« Tout se passe comme si » : la loi générale permettant de déduire le fait particulier est donnée comme une simple hypothèse. « Tout se passe comme si j’avais des yeux pour me permettre de voir » est un jugement correct. Il s’agit là d’une modulation du jugement : je formule un constat hypothétique, que je sais ne pouvoir affirmer être vrai ou faux, mais qui m’est tout de même très utile pour avancer dans ma réflexion. Ce recours à la formule du jugement réfléchissant – « tout se passe comme si » – me permet de préserver ma capacité de penser malgré mon impossibilité de connaître.

C- A quoi servent les jugements réfléchissants ? 

D’une certaine manière, ils permettent de préserver ce qui est le trait caractéristique de la Raison telle que la décrit Kant, à savoir de prétendre toujours outrepasser ses propres limites et connaître au-delà de l’expérience. Au moyen du jugement réfléchissant, la raison peut toujours émettre des jugements sur ce qu’elle sait qu’elle ne pourra jamais connaître, mais qu’elle doit continuer à pouvoir penser.

Les Idées sont alors pour la raison des horizons d’attente, à la fois présents (en elle) et inaccessibles (à la connaissance). Elles nous servent en quelques sorte d’aiguillons :  elles nous indiquent un horizon, un but à atteindre. Ainsi le savant, s’il sait ne pas pouvoir déterminer si le monde est connaissable, est animé par l’Idée qu’il doit l’être. Ou encore le citoyen du monde, s’il ne peut déterminer qu’il y a un progrès général dans l’Histoire humaine, est pourtant animé par l’Idée qu’il doit y en avoir un. Cette perspective – l’Idée d’une connaissance universelle, l’Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique… – est ce qui va lui permettre d’oeuvrer pour qu’elle devienne réalité. Par le jugement réfléchissant, ce qui est en jeu ce sont moins les déterminations de l’objet lui-même que les facultés de connaître du sujet.

En conclusion, l’Idée qui n’a pas de sens (pas de référent dans l’expérience) pour la connaissance trouve un sens (une détermination) dans l’agir, ou plutôt par l’agir : c’est l’agir qui fera d’elle non un simple concept creux (« les concepts sans intuition sont vides » : ils peuvent être cohérents, certes, mais ils sont dépourvus de consistance), mais une réalité à part entière.

-> Les « Idées esthétiques »

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