Peut-on penser sans préjugés ?

Posted by Après Cours | novembre 28, 2014 0

I- Penser, c’est toujours penser contre les préjugés

A- Une question paradoxale (analyse des termes)

Paradoxale parce que les préjugés nous apparaissent justement comme des impensés. Et des impensés qui se présentent comme pensés. Ce sont des idées reçues qu’un examen approfondi fait apparaître comme fausses. Ex. les préjugés raciaux, sexistes, sociaux, culturels…

Ce qui distingue cette “idée reçue et fausse” d’un “stéréotype” (litt. “empreinte solide”, métaphore issue de l’imprimerie : un trait caractéristique généralisé à l’ensemble d’un groupe), c’est que le stéréotype, lui, peut se révéler juste. Ce qui la distingue des autres idées fausses (erreurs, illusions) c’est qu’elle n’a pas fait l’objet d’un examen (une idée fausse peut résulter d’un examen faussé).

Le préjugé est une idée reçue qui a été pensée par d’autres : c’est une pensée inerte, une pensée “toute faîte” – un “prêt à penser” standard, une “pensée empruntée” (comme on dit “un air emprunté”) et dont on se sert sans plus d’examen.

Passer du préjugé au véritable jugement requiert alors l’intervention de la pensée. La pensée pense contre les préjugés. Ex. la pensée scientifique, celle qui s’appuie sur des preuves issues de l’expérience et sur des procédures de validation rationnelles. Elle vise à considérer l’objet pour ce qu’il est lui-même, et distingue entre ce qui lui appartient en propre et ce qui est plaqué sur lui à partir de l’extérieur. Le biais entourant le jugement c’est ce qui empêche le jugement de se régler strictement sur l’objet, autrement dit ce qui fausse l’adéquation entre le jugement et la chose.

B- “S’affranchir” des préjugés : une exigence non seulement intellectuelle, mais également morale (contextualisation, caisse de résonnance)

C’est dans cette acception du verbe “penser” que la question prend son sens. Ici nous pouvons convoquer des exemples où “penser sans préjugés” se fait nécessité impérieuse : les jurés d’assise doivent considérer l’accusé tel qu’il est, indépendamment de tout préjugé à son égard; les scientifiques doivent s’efforcer d’avoir à l’égard de l’objet de leurs jugements une neutralité (la “neutralité axiologique”) pour ne pas fausser leur jugement (ex. un politologue qui pratiquerait une analyse à partir de ses seules opinions); les critiques d’art, de cinéma, les critiques gastronomiques (préjugés ad hominem contre le chef par exemple)… les citoyens en général qui ont à se prononcer sur une question avec pour seule préoccupation l’intérêt général – et la vie politique abonde de questions qui ne sont pas simples à trancher, sur lesquelles nous avons des préjugés que nous pouvons remettre en cause (par exemple le nucléaire, la famille, l’entrée en guerre…).

S’affranchir des préjugés, c’est le corollaire de l’exigence de penser par soi-même. Contre l’opinion dominante. Autrement dit de penser librement. Or « c’est ôter toute moralité à mes actions que d’ôter toute liberté à ma volonté ». Penser sans préjugés est donc un impératif moral. Comme toute oeuvre d’émancipation, cela réclame de l’audace, un certain courage, voire le risque d’affronter une certaine solitude.

Dans l’allégorie de la caverne de Platon (République, livre VII) : les prisonniers sont enchaînés. Ce que l’allégorie montre, c’est à quel point nous sommes attachés à nos préjugés : ce sont des repères. Une certaine représentation du monde / une représentation certaine du monde. L’opinion dominante est une opinion qui cherche à dominer pour se conforter elle-même. La pression sociale entourant les préjugés est intense : elle peut s’avérer destructrice. Cf. l’inquisition contre Giordano Bruno, l’affaire Dreyfus etc. Cf. aussi le film Douze hommes en colère qui met en scène un homme seul en prise avec les préjugés de onze autres.

On a donc une nécessité – penser sans préjugés, une question : est-ce possible ? et une question sous-tendue : si c’est possible, comment s’y prendre ?

C- Se libérer des préjugés : une démarche méthodique (première piste de réponse)

Idée directrice : nous devons faire le tri dans nos certitudes. Reconnaître celles qui sont fiables et celles qui sont erronnées. C’est la tache que s’est assignée Descartes. Les préjugés sont hérités de l’enfance – “de ce que nous avons été enfants avant que d’être homme”. Les Méditations métaphysiques : passage du doute méthodique au doute hyperbolique. Les quatre préceptes du Discours de la Méthode et leur mise en oeuvre  dans les Méditations. L’idée claire et distincte comme critère ultime. Le cogito comme proposition vraie “toutes les fois que je la prononce”.

La limite de la démarche : sans l’acceptation du risque de préjuger, la pensée risque de se retrouver seule avec elle-même (limite de la première piste)

II- Penser, c’est aussi devoir préjuger

A- La pensée est constante activité, pas simple réceptivité (reprise du sens de “penser”)
Penser ce n’est pas recevoir passivement une information neutre sur le monde. C’est, à l’inverse, tenter, expérimenter, croire, remettre en cause, réinventer… C’est un processus d’élaboration actif pour lequel la réceptivité n’est qu’un moment. Toute pensée est une construction – or une construction contient des éléments qui n’ont pas tous le même statut de certitude. C’est en ce sens qu’Alain parle du “beau risque de penser”. Penser c’est prendre des risques : le risque de préjuger.

B- Les “vérités de fait” sont préjugées (argument n° 1)
Pour pouvoir “penser à” quelque chose, je dois préjuger de l’existence de ce à quoi je pense.
Or ce qui est en dehors de moi ne peut faire l’objet d’une certitude rationnelle du même type que les vérités mathématiques ou logiques. Cf. Hume : la distinction entre vérités de fait et vérités de raison. Les “vérités de fait” sont des “évidences non rationnelles”.

C- La langue, un préjugé nécessaire à la construction d’une pensée (argument n° 2)
Penser = penser dans les mots (Cf. texte de Hegel)
Toute langue porte une certaine précompréhension du monde. La pensée peut s’affranchir de cette précompréhension mais elle doit bien, elle-même, se formuler avec des mots. Or dès lors que la pensée devient discours, elle doit renoncer à un certain rapport direct avec le monde. Cf. ici Nietzsche, Bergson, l’exemple de la langue inuit etc.

Comment concilier alors ce qui apparaît comme deux exigences contradictoires inhérentes à la notion même de pensée : être à la fois constructif (ne pas s’arrêter au premier doute) et vigilant (ne pas se contenter des idées reçues) ? (Reformulation de la problématique à l’aune de ce qu’on a appris dans le I et II)

III- On peut penser avec des présupposés (“Résolution”)

A- Le problème essentiel du préjugé, c’est qu’il se fait passer pour un jugement
Penser, c’est reconnaître en soi une part de préjugés : or reconnaître que les préjugés ne sont que préjugés (et non des “jugés”), c’est en faire des présupposés. Des hypothèses qui ne sont pas encore des thèses mais qui pourraient le devenir (ou non).
Cf. ici les topoï (topos = lieu) antiques : ce sont des “lieux communs”, autrement dits des arguments reconnus comme vrais par l’ensemble des parties prenantes à une discussion et sur lesquels on ne reviendra pas. Cf. aussi Aristote avec une perspective différente : il y a des vérités (morales) dont la philosophie n’a pas besoin de discuter – elles doivent demeurer “hors du champ” de la discussion : ainsi, par exemple, le respect qu’on doit à ses parents.

En attendant de devenir un jugement, le préjugé permet de progresser et d’agir, mais c’est à condition de le reconnaître comme tel. Comment alors identifier nos préjugés ?

B-  L’intersubjectivité permet d’objectiver le préjugé et donc de le désactiver (moyen n°1)
Penser, c’est “penser en commun” avec d’autres. Cf. texte de Kant : “Qu’est-ce que s’orienter dans la pensée ?” : “Penserions-nous bien et penserions nous beaucoup si nous ne pensions pas, pour ainsi dire, en commun avec d’autres ?” Cf. également la notion platonicienne de dialectique : la pensée comme élaboration collective permet de m’assurer de la validité de mes progrès, de multiplier les possibilités d’ouverture critique.

C- L’art permet d’éprouver la part de “jeu” entre moi et le monde (moyen n°2)
L’art nous confronte aux “effets de réel” : nous y croyons sans y croire. Regarder un film, se plonger dans un roman, c’est “faire comme si” c’était vrai. C’est pratiquer des allers retours entre le réel et la fiction. L’art nous permet alors de mettre une distance entre nous-mêmes et le monde qui nous entoure. Il nous offre également l’occasion de nous projeter dans d’autres univers, d’autres vies possibles et donc d’envisager la nôtre avec davantage de recul. Les prisonniers de l’allégorie de la caverne, alertés sur la véritable nature des ombres, seraient dans la caverne comme dans une salle de cinéma.

Conclusion :

On ne peut répondre par l’affirmative à la question car penser suppose de devoir préjuger. Mais on ne peut pas répondre non plus par la négative car ce serait une manière de dire “je ne suis pas libre de dire ce que je dis”, ce qui est une affirmation paradoxale. Se résoudre à ne pas pouvoir penser sans préjugés est impossible moralement et logiquement. Mais dès lors qu’on considère un préjugé pour ce qu’il est (-> un “pas encore jugé”) et non pas pour ce qu’il n’est pas (-> un véritable jugement), alors la notion de préjugé n’a plus tout à fait le même sens : le préjugé se fait présupposé, conscient de lui-même et de ses limites, et il constitue un appel au dépassement, ce qui est une autre définition de l’acte de penser.

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